Après
la guérison de Louis XV qui, comme l'on sait, était tombé gravement
malade à Metz, la ville de Paris décida de lui élever une statue
qu'elle commanda à Bouchardon. Stanislas eut le même dessein. Il
pensa d'abord ériger cette statue sur la place du Marché. Mais,
pour différentes raisons, on ne put mettre ce projet à exécution.
Stanislas projeta d'établir, pour recevoir la statue, une nouvelle
place sur les anciens glacis de Nancy. C'est dans ces circonstances
que naquit la place Stanislas. Elle fut dessinée par un Lorrain,
l'architecte Héré, en 1750-1751. Un magnifique Hôtel de Ville y
fut élevé. La statue de Louis XV fut commandée à Barthélémy Guibal
et à Paul Louis Cyfflé. La place fut ornée de six superbes grilles
dues à un serrurier nancéien de talent, Jean LAMOUR (1698-1771).
Les fêtes de l'inauguration de la Place royale commencèrent le 25
novembre 1755. Nous donnons un extrait de l'arrêt du Conseil des
finances ordonnant la construction de la place (texte A). Nous publions,
d'autre part, la description des grilles par leur auteur, Jean Lamour.
On verra quels étaient la conscience et 1e génie créateur de ce
grand artiste (texte B). (Cf. Chr. PFISTER, Histoire de Nancy, t.
III, du même, Jean Lamour, dans Revue Lorraine illustrée, 1906,
et Charles COURNAULT, Jean Lamour, Paris).
On sait que la statue de Louis XV fut envoyée à la fonte en
1792 et que la Place royale devint la Place de la Nation. En 1831,
on érigea sur la place une statue de Stanislas qui avait été commandée
à Georges Jacquot en 1825.
Origines :
A. Recueil des fondations et établissements faits
par le roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, nouv. éd., Lunéville.
B. Jean LAMOUR, Recueil des ouvrages en serrurerie que
Stanislas le Bienfaisant a fait poser sur la place royale de Nancy,
Nancy.
A. - Le roi, ayant résolu de former une place publique dans
sa bonne ville de Nancy et d'y ériger la statue du roi Très Chrétien
son gendre, pour servir de monument éternel de sa tendre affection
envers Sa Majesté, ce qui contribuera en outre de plus en plus à
l'embellissement de ladite ville et à la commodité de ses habitans,
par une communication spacieuse de ladite place à celle de la Carrière,
au moyen de la porte neuve qui sera ouverte dans l'alignement du
point milieu de l'une à l'autre, et voulant que les terrains à portée,
y compris celui du potager, soient aussi employés à la construction
d'édifices suivant les plans et élévations qui en seront donnés
pour l'ornement, avec une distribution de rues nouvelles pour la
plus grande aisance desdits habitans, il a été dressé par ses ordres
une carte contenant la répartition desdits terrains par numéros,
pour être concédés, à la charge d'y bâtir incessamment des maisons
qui répondent par leurs façades, riches et uniformes, à la décoration
de ladite place; sur quoi, tout considéré, ouï le rapport du Sieur
Regnault d'Ubexy, conseiller d'Etat, ordinaire et au conseil royal
des finances et commerce, commissaire à ce député.
Sa Majesté, étant en son conseil, a ordonné et ordonne que la Porte
Royale servant de passage de la VilleVieille à la Ville-Neuve de
Nancy sera démolie, et qu'il en sera ouvert une autre pour le même
usage au point milieu de la Carrière, qui répondra à celui de la
place neuve, dont elle se propose de faire construire les faces,
et au centre de laquelle ladite statue sera élevée. Que les terrains
derrière lesdites faces, ensemble ceux du prolongement des rues
anciennes, ou qui formeront les places et rues nouvelles, y compris
celui du potager, à l'extrémité duquel sera ouverte une porte de
communication à la Ville-Vieille, conformément au plan divisé par
numéros, qui sera paraphé par ledit conseiller rapporteur et annexé
à la minute du présent arrêt, seront concédés aux sujets que S.
M. aura agréé, à la charge par eux d'y construire incessamment des
maisons dans les alignements et élévations qui leur seront réglés,
pourquoi elle leur fait dès à présent don perpétuel et irrévocable
desdits terrains, à ladite condition. Mande S. M. à M. le Chancelier,
Commissaire départi, de tenir la main à l'exécution du présent arrêt,
et, en cas de difficulté au sujet de l'alignement desdites rues,
constructions de bâtiments, circonstances et dépendances, elle lui
en a attribué et attribue la connaissance et juridiction, icelle
interdisant à toutes ses cours et juges. Et seront sur le présent
arrêt toutes lettres nécessaires expédiées. Fait audit conseil tenu
à Lunéville le 24 mars 1752.
B. - Pour construire ces ouvrages, il a fallu établir une
carcasse nue, distribuer les parties si exactement qu'une ligne
aurait changé les profils et les saillies. Il fallait, pour observer
une parfaite égalité, faire rouler les calibres, les échantillons,
se renvoyer les épaisseurs des corps, tant en plan qu'en élévation,
observer les lignes parallèles des aplombs, de même que les horizontales,
et dégauchir tous les corps, les consolider par tenons, mortaises
et congés, afin de les renforcer pour que le tout ne fasse qu'un
seul et même assemblage.
Qu'on me fasse la grâce d'examiner ce travail avec réflexion ; qu'on
remarque surtout les grands portiques surbaissés qui ont treize
pieds d'ouverture avec leurs impostes et pilastres il forment arrière-corps,
de même que l'enrichissement des oreillons des ceintres. L'entablement
est considérable, il porte quatorze pieds de hauteur depuis l'architrave,
avec son couronnement et pyramide, sur vingt deux pieds de longueur,
il fait avant et arrière-corps ; il est ceinturé en plan et en élévation,
et exposé aux injures des saisons. Les connaisseurs y trouveront
de l'ordre, de la hardiesse et de l'intelligence; on portera, je
pense, le même jugement de la composition des grands pilastres,
depuis leurs bases et piédestaux, jusqu'à leurs pyramides, et de
l'enrichissement des médaillons en bas-relief, qui représentent,
dans les deux premiers, Mars et, Minerve, et dans les seconds, Apollon
et Cérès…
Les chapiteaux sont de l'ordre de composite (1) ; ils sont singuliers
dans leur composition et leur exécution; j'ose dire qu'ils sont
uniques en ce genre. J'ai fait cette composition sur ce que j'ai
ouï dire que l'on voulait composer un sixième ordre d'Architecture
française, j'ai hasardé ces chapiteaux ; ils sont composés de toutes
leurs parties en général. Sur le milieu de l'astragale (2) est un
cartouche, garni d'une fleur de lys (3), et au centre du tailloir
(4) est un soleil. Les quatre angles forment le grand fleuron de
composite avec ses grossettes. En place de celui du milieu est un
coq, qui pose une patte sur le cartouche du bas, et regarde le centre
du soleil : c'est l'allégorie du chapiteau français ; les contours
n'en sont point interrompus pour en faciliter l'assemblage ; les
profils sont conformes aux règles, les ornements sont traités comme
les modèles et on a tâché que la composition soit dans le goût des
meilleurs ouvrages en fer ; on n'y voit ni cette pesanteur, ni cette
maigreur ordinaire des ouvrages de ce genre. Toutes les parties
isolées en sont doubles ; celles qui sont plaquées sur les fonds
y joignent parfaitement et, si l'on aperçoit des vides, ce n'est
que pour donner plus de légèreté et faire mieux valoir l'effet que
produit le fer lorsqu'il est traité avec délicatesse.

Notes : (1) Combinaison de l'ionique et du corinthien. (2) Moulure
saillante profilée entre le fût d'une colonne et le chapiteau. (3)
Remplacée en 1864 par une étoile qui, observe M. Ch. Pfister, "
n'est pas très heureuse ". Ces emblèmes furent brisés en 1792 par
les soldats d'un bataillon de fédérés. - (4) Tablette qui est posée
sur la corbeille du chapiteau.
Textes d'histoire lorraine du VIème siècle
à nos jours, Société Lorraine des études locales (1933) |